«Lire» une photo

Eva Saro-Nydegger • 5 novembre 2020
dans le groupe Drôle de rôle
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Communément, une photographie est considérée comme un morceau de réalité. Dans les journaux, les livres et les expositions, une reproduction photographique tient lieu de preuve d’un événement survenu. La photographie est supposé montrer ce qui s’est passé et comment.

Pourtant, les photographies ne reproduisent en rien «la» réalité. La personne qui appuie sur le bouton choisit le lieu, l’heure, le sujet et le cadrage de l’image. Bien des gens veulent consciemment immortaliser «comment c’était», ce qui les amène à influer encore davantage sur leurs images. La prise de vue est alors construite de façon à être conforme à certaines préconceptions. Le réel doit se plier aux modèles qui sont dans la tête de l’auteur de la photographie. L’image qui en résulte ne perd nullement de sa force de témoignage. Néanmoins, nous devons apprendre à les «lire».

Cette photographie se prête particulièrement bien à un petit jeu de rôle. A trois, on peut se mettre dans la peau de l’un ou l’autre des garçons ou à la place du photographe. La personne qui s’imagine derrière l’appareil photo dirige les deux garçonnets et essaie de les faire poser autant que possible comme les modèles historiques. En groupe entier, chacun-e fait part de son expérience à tenter d’imiter la posture de l’un des personnages. Dans le courant de la discussion, les images faites p.ex. avec des téléphones portables sont comparées, avant que l’aspect historique de la photographie originale ne soit révélé.

Une union fructueuse de deux amis? Les deux sont allés à la chasse aux souris et aux taupes. Ils nous présentent fièrement leur butin.

L’un est le petit-fils d’un riche industriel et sûr de lui. Habitué à être pris en photo, il pose à l’aise devant l’appareil photo de son grand-père. Il pose son bras sur l’épaule de son ami de façon condescendante. La distance entre les deux ne se traduit pas seulement physiquement, mais aussi dans l’incertitude du fils de paysan de montagne devant l’appareil. Ses mains semblent ne pas savoir où se poser et la posture de ses pieds n’est pas aussi détendue que celle de son ami.

L’habillement souligne encore une différence. Le garçon de la ville porte un costume spécialement apprêté pour lui et adapté la fraîcheur de l’été. La coûteuse culotte en cuir n’aurait jamais été portée par les jeunes du village pour jouer ou encore travailler. Le fils de paysan porte le vêtement paysan quotidien qui se transmet dans la famille.

Dans cette photographie du tournant du 20e siècle, la vision bourgeoise de la fraîcheur d’été transparaît. Loin de l’agitation de la fabrique, on cultive le style «paysan». Mais en plus léger, plus conscient et enjoué. Si l’on joue au «compatriote» agricole, c’est avec un habit de qualité et les activités ne sont pas ici une profession, mais un loisir. La chasse aux souris ou autres animaux sont un amusement et ne servent pas à la protection des cultures. Son «ami» paysan porte l’équipement et le butin à même le corps. Il se comporte comme un serviteur.

Ce qui de prime abord semble être une documentation fidèle de la vie paysanne est en fait une mise en scène faite par et pour le photographe. Il n’a rien ajouté ou modifié, mais l’imitation de représentations connues, les habits du dimanche, la pose devant la maison avec des accessoires, tout cela montre au final un monde paysan atypique. Les paysans sont «tout beaux et tout mignons». La rude vie de la paysannerie de montagne ne transparaît nullement.

Chaque information supplémentaire modifie l’image qui se forme dans notre esprit quand nous regardons une photographie. Des aspects très factuels contribuent aussi à teinter notre perception d’une dimension plus émotionnelle. Ce qui aide à mieux comprendre l’image n’est pas forcément une information verbale ou écrite. Des objets ou d’autres photographies peuvent enrichir notre perception et compréhension d’une photographie.

Pour en savoir davantage
Doelker, Christian / Gschwendtner-Wölfle, Ruth / Lürzer, Klaus  Sehen ist lernbar. Beiträge zur visuellen Alphabetisierung. Aarau 2003

 

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